Paris est en train de devenir le hub européen des demandes d’agrément bancaire.
En 2025, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) a enregistré 21 demandes d’agrément ou d’extension d’agrément d’établissements de crédit dans la capitale française. C’est cinq fois plus qu’en 2024, et cela représente environ la moitié de toutes les demandes déposées dans la zone euro. Un signal fort, qui reflète une tendance de fond : les grandes fintechs ne veulent plus seulement payer, elles veulent prêter.
Paris, épicentre européen post-Brexit et fintech
L’attractivité de Paris n’est pas nouvelle. Depuis le Brexit, la place financière française a capté une partie des acteurs traditionnels qui cherchaient un ancrage dans la zone euro. Barclays en est un exemple emblématique. Mais le phénomène s’est accéléré avec l’essor des fintechs, qui ont fait de Paris une base stratégique pour conquérir le marché européen.
Revolut l’a officialisé au sommet Choose France en mai 2025. La fintech britannique installe son siège Europe de l’Ouest à Paris. Elle a déposé en juillet 2025 une demande d’agrément bancaire auprès de l’ACPR. L’objectif affiché est clair : obtenir la licence bancaire française en 2026. Il s’agit de passer du statut d’établissement de paiement à celui d’établissement de crédit. Qonto, de son côté, a également déposé une demande d’agrément bancaire en France. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de sa stratégie d’élargissement vers l’épargne et le crédit.
De l’ouverture de compte au crédit : l’évolution logique des fintechs
Les grandes fintechs ont toutes suivi le même chemin. Tout a commencé par ce qui était le plus simple à disrupter : l’ouverture de compte. Pas de réseau d’agences, pas de frais cachés, une interface mobile intuitive. Le succès a été immédiat, notamment auprès des jeunes et des professionnels mobiles.
Puis sont venus les virements et transferts internationaux, les moyens de paiement (cartes Mastercard ou Visa, paiement instantané), et progressivement les produits d’épargne. Qonto a ainsi lancé en 2025 une offre de rémunération des comptes professionnels jusqu’à 2 % en France, en Espagne et aux Pays-Bas. Une étape supplémentaire vers la banque à part entière.
Le crédit est aujourd’hui la prochaine frontière. C’est le produit d’appel indispensable pour fidéliser un client en France. Obtenir un prêt immobilier ou professionnel dans sa néobanque habituelle, c’est le scénario que Revolut et Qonto préparent activement. L’agrément bancaire est la clé qui ouvre cette porte.
Le crédit : une barrière à l’entrée redoutable
Vouloir faire du crédit en France, c’est entrer dans un jeu dont les règles sont particulièrement exigeantes. Les établissements de crédit doivent respecter des critères stricts de fonds propres définis par les accords de Bâle II et Bâle III. Plus une banque prête, plus elle doit immobiliser de capital en regard de ses risques. La taille du bilan devient ainsi une véritable barrière à l’entrée.
Le marché français est l’un des plus concentrés d’Europe. Selon les données de l’ACPR, les trois grands réseaux mutualistes dominent largement : le Crédit Agricole détient environ 33,7 % des encours de crédits immobiliers, suivi par BPCE (Banque Populaire – Caisse d’Épargne) avec 29,7 %, et le groupe Crédit Mutuel-CIC avec 19,3 %. Ces trois acteurs représentent à eux seuls près de 80 % du marché du crédit immobilier en France.
Face à cette forteresse, les banques étrangères ont systématiquement reculé. ING Direct et HSBC, pourtant deux géants mondiaux, ont tous deux abandonné leur activité de banque de détail en France. Le marché est jugé peu rentable, extrêmement concurrentiel sur les taux, et dominé par des acteurs mutualistes qui bénéficient d’une fidélité client historique.
La crypto : un autre moteur des demandes d’agrément
Parmi les 21 demandes recensées en 2025, certaines émanent d’acteurs qui n’ont pas vocation à faire du crédit traditionnel. La régulation européenne des crypto-actifs (MiCA) est pleinement en vigueur depuis fin 2024. Elle pousse de nombreuses plateformes de crypto à régulariser leur situation. Ces acteurs cherchent également à obtenir des agréments adaptés. Aux États-Unis, des acteurs comme Circle, Ripple ou BitGo ont déjà obtenu des approbations conditionnelles pour des licences bancaires nationales en 2025-2026. L’objectif est d’intégrer les crypto-actifs dans une infrastructure bancaire régulée.
En Europe, la tendance est similaire. Certains acteurs cherchent à combiner services bancaires et services sur actifs numériques, notamment pour proposer du crédit adossé à des crypto-actifs. Ce modèle, encore marginal, illustre la diversité des profils derrière la vague de demandes d’agrément à Paris.
Les géants tech : stratèges de la périphérie
Apple, Google, Amazon et leurs pairs ont observé le secteur financier avec intérêt. Apple a frappé fort avec Apple Pay, devenu en France le standard du paiement mobile depuis son lancement en 2016. Mais la firme de Cupertino a, pour l’instant, choisi de ne pas franchir le pas vers la banque universelle. Une décision stratégique compréhensible : les marges dans la banque de détail sont faibles, la réglementation est lourde, et le cœur de métier d’Apple reste le hardware et les services numériques.
Ce positionnement reflète une logique propre aux Big Tech : capturer les segments les plus rentables de la chaîne de valeur financière (paiement, épargne, assurance) sans subir les contraintes du bilan bancaire. Pourquoi s’encombrer d’une obligation de réserve de capital quand on peut percevoir des commissions sur chaque transaction ?
En comparaison, la capitalisation boursière de BNP Paribas, première banque française, peine à dépasser les 100 milliards d’euros. Apple, à elle seule, vaut plus de 30 fois ce montant. La disruption financière, si elle vient des Big Tech, passera probablement par la périphérie du système bancaire, pas par son cœur.
Ce que cela change concrètement pour les emprunteurs
Pour les particuliers et les professionnels, cette évolution ouvre des perspectives réelles. Si Revolut et Qonto obtiennent leur agrément bancaire, ils pourront proposer des prêts immobiliers, des crédits professionnels et des découverts autorisés directement depuis leur application. La promesse : des processus 100 % digitaux, des délais de décision raccourcis et une expérience client pensée pour le mobile.
Reste la question du taux. Sur le crédit immobilier, les mutualistes français disposent d’un avantage structurel : ils collectent l’épargne réglementée (Livret A, PEL) à des coûts très bas, ce qui leur permet de prêter à des taux compétitifs. Les fintechs devront trouver leur propre modèle de refinancement pour rivaliser sur ce terrain.
Pour les emprunteurs, la concurrence accrue est une bonne nouvelle. Plus d’acteurs sur le marché du crédit, c’est plus de pression sur les conditions tarifaires et davantage d’innovation dans les offres. C’est exactement ce dont le marché français, longtemps peu bousculé, avait besoin.